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LE SOMMEIL : Roland, vingt et un ans, célibataire, sans travail
Il fume dix cigarettes de cannabis par jour. Il vit chez sa mère et son beau-père. Souvent, il ne rentre pas, il couche dehors ou chez des copains.
° « Avec l’herbe, la peur monte. J’attendais qu’elle monte ; si je ne dors pas, je m’occupe de mes couleurs. On vient me voir. Alors mon rouge se débloque, c’est de la folie. Je pense à du rouge, mon copain arrive. Je me remets sur mon rouge. Un truc utile. Mes copains sont très mal, dans un jeu perpétuel ; et moi, je commence à m’en sortir. Je dois aller voir un copain, qui se met à faire la zizanie. On se fiche d’eux. Dans les jeux de rôle, je suis mal dans ma peau.
J’ai rencontré une femme dans la rue, elle ne fait que pleurer.
C’est ma mère en puissance plus. Je suis attiré par tout ce qui touche l’esprit.
Toutes ces personnes sont le même monde que nous, sans aucune différence, c’est seulement amplifié.
J’ai eu deux, trois trucs bizarres, la dernière fois. J’étais assis, je sais que je peux l’aider à arrêter de souffrir. Elle se lève et elle vient vers moi. Je remonte mes couleurs tranquillement et elle est entrée. Elle a cessé de souffrir. Tout le monde vient. Je m’assois.
Il y a des possibilités d’aider ces gens-là, autrement. Il y a une violence à l’intérieur d’eux. Quand on remonte les couleurs, c’est un équilibre. Le bleu permet de fixer les gens dans les yeux, le rouge, c’est le corps à corps.
Un beau rouge, je rigolais, ça a marché. Elle se met à rigoler, alors qu’elle pleure tout le temps. Son corps a arrêté de souffrir, elle était éveillée.
Je vais essayer le bleu. Elle s’endort, debout. C’est de la folie. Son corps est tellement fatigué. Elle est sortie de mon énergie. Le lien avec les énergies.
Je ne suis pas encore prêt.
J’ai changé. Je me déculpabilisais avant. Je laisse mes couleurs de côté, je passais mon temps. Tu comprends ?
— Non, comprendre, c’est agressif, réducteur, j’essaie de ressentir. » lui dis-je. Roland a passé plusieurs séances à me parler de ses hallucinations visuelles.
Je l’ai écouté simplement.
« Avec ma mère, le fait de la retrouver, avec elle, ça va mieux, il faut faire ça,
je me sens mieux, il faut que j’arrête les couleurs. Je viens de me déculpabiliser sans m’en rendre compte. C’est comme un chemin oublié que j’essaie de reprendre.
J’ai peur de replonger dans son énergie. Ce sera pour la vie, si on le fait un jour. Elle verra mon énergie. Les choses vont se passer toutes seules. Mon beau-père m’a dit : “Il ne faut pas toucher à mes affaires, tu vas les abîmer”. Si j’étais à sa place, il aurait pu faire un pas. Il montre bien sa petite image.
Quand je sors des séances de sophrologie, j’aime pas, j’ai peur ; c’est comme si vous me teniez, je me remets moi-même, mais je sais ce qu’il me faut : l’action, pour vraiment changer. C’est très dur. J’ai peur de la faire.
Je bloquais sur le rouge, au début, je suis quand même enraciné.
Le bleu est ouvert depuis deux semaines, ça me ramène d’un coup, un déclic.
Le rouge, je vais bouger, mon corps va se remettre, le bleu, c’est comme si j’étais dans mon corps et bien. Je vais bien, mais le rouge n’est pas ouvert.
Je suis éveillé mais j’ai pas la pêche. Je passe mon temps à forcer dans le rouge.
Dans une couleur, c’est facile, mais passer d’une couleur dans l’autre, je commence à les sentir toutes les deux. Je ne sens pas les énergies. Je n’ai pas de quantité, j’ai une certaine finesse. Je ne suis rien parce que je n’ai pas la quantité.
— Comment s’est passée ta semaine ? Comment peux-tu résumer ta semaine ?
— Tu cherches un acte ? Il n’y a rien. Toute l’énergie négative. Ce n’est pas un rien qui me vide. J’ai complètement cassé le rythme familial. Je sens que je me mets dans la place tout seul. Mon beau-père a peur de moi, autant que j’ai peur de lui.
— As-tu peur de moi ?
— Quand ma mère parlait de vous, j’avais très peur. A cause de ton rouge que ma mère amplifiait. »
La difficulté d’insertion ou un éléphant dans un magasin de porcelaine
Roland a trouvé un travail de manutention dans un magasin.
L’employeur, les premiers jours, lui donne à faire des tâches d’exécution.
Il semble que le travail lui plaise. Il est content de travailler. Il sent son corps.
Il est enfin présent dans son corps. Il est ancré dans le réel ; c’est une découverte importante pour lui. Il ne fume plus depuis plusieurs jours. Il mange beaucoup, me dit-il. Jean, l’employeur, a déplacé Roland. Il l’a mis au classement des dossiers. Et c’est la catastrophe.
° Roland me dira au téléphone : « J’aimerais lui dire que je ne peux pas travailler avec les dossiers, avec ma tête, tout se brouille, je n’y arrive plus, je sens que je retombe.
Il faut que j’aie un travail seulement physique. J’ai eu honte, il n’était pas content de voir que j’étais incapable. Dis-lui, je n’arrive pas à lui dire, je sais que c’est à moi de le faire, mais les mots ne passent pas. »
La guérison de Roland passe par l’action et par le travail rémunéré. Mais la difficulté est de trouver quelqu’un qui puisse l’employer. Les contacts avec un employeur sont difficiles. Une entreprise n’est pas une œuvre de charité, les erreurs se payent, les patrons et les clients ne veulent pas faire les frais d’une insertion.
Les réactions de l’employeur sont prévisibles.
« Vous vous rendez compte ! A vingt et un ans, il ne sait même pas son alphabet.
Il est incapable de classer correctement des dossiers, un enfant de quatre ans reconnaît les lettres, ce n’est pas possible d’être dans un état pareil ! »
« Il a fumé trop de cannabis, mais il est en train de se reprendre. C’est déjà bien qu’il veuille se remettre dans le monde du travail. Il faut l’aider. — Il en est incapable.
— Il faut lui faire confiance. Il ne peut pas trouver de travail dans son état.
C’est un cercle vicieux. S’il n’a pas de travail, il retombe dans la drogue et dans le circuit. Il vient de faire de grands pas, le reste, c’est aux autres de le faire. »
Difficile d’employer quelqu’un qui n’arrête pas de se « planter », comme dit Roland.
Le patron, plein de bonne volonté, lui explique ses erreurs, mais Roland est comme un enfant blessé ; pour Roland, le patron est l’éléphant dans le magasin de porcelaine ; le patron lui donne des ordres, et c’est logique. Paradoxalement, Roland n’est pas un enfant. Il comprend que les jeux sont pipés. Il analyse fort bien la situation. On ne lui fait pas confiance. Pas d’argent. Au bout de trois jours, il réclame le prix de son travail. « Dès qu’il a de l’argent, il fume », dit sa mère.
Et c’est vrai ! Roland est incapable de régler sa vie en ce moment.
« J’en ai marre, dit sa mère. Je n’en peux plus. Je suis seule dans cette histoire, ça me mine. » C’est au moment où sa mère craque que Roland commence à s’en sortir, il ne fume plus. C’est un progrès énorme. Tout le monde est pressé de voir Roland se remettre dans le système, pour qu’on ne parle plus de lui.
Il analyse lui-même avec une lucidité étonnante cette situation : « Si je me suicidais,
ça arrangerait tout le monde, je leur fais peur. »
C’est le même écho chez la mère. Cette présence recroquevillée, due à une absorption trop répétée de cannabis, lui est devenue insupportable. C’est un paria. On veut le rejeter inconsciemment dans son enfer, tout en étant persuadé consciemment du contraire. Roland le ressent très bien quand il dit : « Ma mère veut me nier. »
La mère s’est remariée, elle a un autre enfant. Roland a reçu cette vie nouvelle comme une négation de la sienne. Il a alors fumé pour achever cette négation
Le travail de reconstruction est lent, plus lent que la destruction. Roland est fragile.
Il faut utiliser tous les indices positifs, les amplifier, ne jamais dire : « Ça recommence.
Je connais la suite, il va retomber ». Ne jamais le lui faire comprendre implicitement.
Car l’être malade, blessé dans sa dignité, est comme un chien ; il sent plus qu’il ne sait le rejet de l’autre. Un signe qu’il interprète mal le fait basculer dans le chaos de son cerveau, et c’est fini ; il faut beaucoup d’amour, de tendresse, de confiance absolue, d’humilité. Car devant cet être déchu, l’essentiel c’est d’aimer, c’est d’être ouvert ; les mots viendront, on ne peut pas les chercher. Il n’y pas de livre utile, il n’y a pas de recettes pour cela.
Une fois, Roland a pleuré ; j’ai dit : « Comme tu souffres ! » Il m’a répondu : « On ne m’a jamais dit cela, jamais dit comme ça ! »
Sa mère, qui l’a aimé et choyé, lui a montré son amour mais il ne le sait plus et il ne la voit plus. Aujourd’hui, c’est vrai, sa mère s’est épuisée. Elle reconnaît toutes ses erreurs et comprend les difficultés de Roland qui a dû accepter son divorce difficile, un remariage et la naissance d’un petit frère qui, venu tardivement, canalise toutes les tendresses et tous les espoirs de la famille. Roland se sent à la limite de leurs préoccupations. Il est celui qui reste d’un autre univers.
Recommencer. Il faut refaire tout l’apprentissage de la vie, de l’échange vrai, du silence vrai de communion, du dialogue simple, sans trappes, sans souricières.
Et la spirale se déroule et sert de corde infernale pour plonger dans le puits.
Roland souffre dans sa chair et dans sa tête ; et comme il est toujours seul dans le studio que ses parents ont mis à sa disposition, il craque, il sort, va chercher un peu de chaleur humaine, le regard d’un compagnon de souffrance et il partage la même cigarette. Il rentre chez lui. Il a honte. C’est un mécanisme facile à comprendre comme un jeu d’enfant, comme l’alphabet.
La sortie du puits
° « Les problèmes, c’était ma mère ; j’aurais pu trouver une porte de sortie dans la musique mais ça n’a pas marché. La drogue, c’est pas une ouverture, c’est dessous, c’est l’enfer. Je prenais dans ma main des boules de souffrance ; ça brûle trop, la douleur brûle, pendant dix ans, j’ai brûlé, j’étais assis contre le mur, voûté comme les drogués. Le soir, c’est le plus dur.
Avec ma mère, je me suis mis à parler tout simplement, j’ai discuté sans y penser. J’ai un équilibre maintenant, elle m’écoute, elle comprend les petites bêtises que je fais encore et ça s’efface tout de suite. J’ai arrêté, j’ai envie de travailler, ça m’aidera à partir. Je travaille les couleurs, les chakhras, mais je n’en parle plus, ça doit pas être marrant pour les autres. Je mange à midi, c’est un plaisir.
Avant, je me culpabilisais sur tout, j’avais l’impression qu’on était fabriqué avec une quantité de choses et que j’allais les perdre. J’avais peur des gens parce que j’avais peur qu’ils me bouffent. Je me sens mieux dans mon corps. J’étais très crispé, j’avais tout le poids sur le dos. Souvent, je ne suis pas dans mon corps, je me sens à l’extérieur. Je me sens mieux avec les autres. Ils ont enlevé leurs masques. J’ai l’impression de voir les gens différemment.
Est-ce que j’avance ? Avancer est encore un mot que j’utilise. Il faut que je naisse complètement. J’avais une image de moi, l’image de la fin, de l’aboutissement, moi flottant dans un autre monde et tout le monde autour de moi.
J’ai accepté que ce soit une image et c’est parti. Toutes les choses qui s’étaient passées, c’était le contraire de ce que j’étais. Les couleurs et la souffrance, c’étaient mes seules amies. J’avais peur du monde extérieur. Je croyais qu’il fallait passer sa vie à fabriquer, à consolider, c’était mon monde.
Maintenant, c’est quand les gens voient vraiment qu’ils trouvent les masques qui ne sont pas eux. Ceux qui sont eux ne font rien. Ils sont. Je me sens obligé d’être moi-même. Je fais la vie que j’ai mentalement.
On a toujours envie ou peur des autres. Je me sens obligé d’être naturel.
Je me sens libéré. Je me mets à chanter, j’ai un bon sommeil, je rayonne. »
Roland continue ses séances de sophrologie, deux fois par semaine, puis une fois par semaine. |
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